Critique – La Cité Muette

Critique du documentaire La Cité Muette, réalisé par Sabrina Van Tassel, avec le conseil historique de Serge Klarsfeld. Un voyage bouleversant au centre du silence.

La Cité Muette est un documentaire au sujet terriblement difficile. Il s’intéresse à la cité HLM de La Muette, d’apparence assez banale d’apparence. Ses murs, ses habitants, rien ne peut témoigner du tourment infernal qu’a pu connaître ce lieu. Rien, sauf un mémorial symbolisé par un wagon qui porte un sens symbolique évident. La cité de La Muette s’étend, là, réhabilitée afin de redevenir ce que l’endroit devait être avant l’épouvante nazie : un bâtiment abritant des âmes. Un choix discutable, car la question peut se poser : un tel endroit peut-il accueillir cinq cents personnes alors que, dans cet ancien camp de concentration et d’extermination, 80 000 juifs furent internés, 67 000 furent déportés pour seulement 2000 retours des camps. Évidemment, à cause de son sujet difficile, La Cité Muette ne sera pas noté, étant un documentaire d’intérêt universel qui ne peut se plier à un jugement.

Maudit hier, sacré aujourd’hui.

La Cité Muette est réalisé par Sabrina Van Tessel, grand reporter déjà à la signature d’une trentaine de reportages pour diverses chaînes de télé. Sa formation de journaliste la pousse à se poser des questions, et surtout à éviter soigneusement toute réponse. Celles-ci sont à la charge du spectateur, qui se retrouve avec toutes les informations nécessaires pour pouvoir prendre réellement conscience d’une telle situation. La réalisatrice promène sa caméra dans ces lieux et entame une sorte de débat non seulement avec le public, mais aussi avec le temps, en questionnant, sondant sans cesse le rapport entre passé et présent. Ce lieu, cette cité qu’on a rendu muette en étouffant ses hurlements de douleur à grands coups de peinture, est à la fois maudit hier, et sacré aujourd’hui. Autrefois outil de la haine pure, aujourd’hui témoignage rugueux du rôle criminel de Vichy.

image affiche du film la cité muetteLa parole aux précieux anciens.

La Cité Muette va à la rencontre de tout le monde, d’où l’impression d’universalisme qui s’en dégage. Le documentaire offre à des survivants de ce camp de concentration la possibilité d’exprimer, dans des instants saisissants d’émotion, ce qu’ils ressentent aujourd’hui face à ce bâtiment en forme de fer à cheval. Ces anciens, dont le témoignage nous bouleverse, sont amenés à retourner sur les traces de leur cauchemar, certains pour la première fois depuis la Libération. Sabrina Van Tassel réussit à capter quelque chose de l’ordre de l’indicible, qui ne se comprend que dans les yeux de ceux qui ont vu, que dans les tressaillements de ceux qui ont vécu. Leurs témoignages suscitent chez le spectateur de quoi se poser des questions quand à la morale du choix de la réhabilitation. Ces habitants ne pouvaient-ils pas être logés ailleurs, dans un endroit qu’on aurait depuis construit, et au même tarif très bas qu’offre cette cité de La Muette ?

La vie trouve toujours un chemin.

Mais comme informé plus haut, La Cité Muette ne se borne pas à cette trop simple question. Sabrina Van Tassel sait qu’elle doit être digne de son sujet et nous fait découvrir les habitants actuels de ce centre historique de la déportation française. Là, on apprend que les locataires sont des nécessiteux, des âmes en détresse qui, pour la plupart, ont trouvé dans ces murs la possibilité essentielle de pouvoir relancer une vie mal engagée. Viviane, une citadine, tient un discours qu’on ne peut qu’entendre en soulignant qu’étant à la rue, la cité de La Muette était le seul logement disponible en trois semaines. Très difficile de ne pas accepter, en effet. Une autre partie de son témoignage est intéressante, et concerne la négation dont font preuve certains habitants, qui vont jusqu’à refuser la charge historique, le fameux et terrassant « ça n’est jamais arrivé ». C’est justement pour combattre par l’ouverture, par la pédagogie, que La Cité Muette est un documentaire essentiel.

Une invitation au débat.

Notons que La Cité Muette profite des conseils avisés de Serge Klarsfeld, historien mais aussi écrivain, créateur en 1979 de l’association Fils et Filles de Déportés Juifs de France, membre du conseil d’administration de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, et Grand-officier de la Légion d’honneur. Son apport est remarquable, et apporte lui aussi des questionnements aux spectateurs, voire même fait intervenir une dose de philosophie à certains moments. On ressort de La Cité Muette avec l’intense impression d’avoir débattu non seulement avec le monde, mais aussi avec soi-même, et pour cela, ainsi que l’importance du legs de témoignage, ce documentaire est d’un intérêt ne pouvant être calculé.

Les bonus de La Cité Muette.

La bande-annonce de La Cité Muette est sur Allociné.
N’hésitez pas à lire d’autres articles sur La Cité Muette, notamment sur Le Huffington Post et Avoiralire.