Critique – Hungry Hearts

Hungry Hearts, de Saverio Constanzo, la faim justifie les moyens.

Hungry Hearts, ici critiqué, est le quatrième long-métrage de Saverio Constanzo, un réalisateur italien qui, silencieusement, s’est installé comme l’un des plus intéressants de son temps, un espoir de renouveau pour le cinéma transalpin. Hungry Hearts succède donc à l’intrigant La Solitude des Nombres Premiers, que l’on vous recommande chaudement, et s’attaque, une nouvelle fois, à l’adaptation d’un roman, Il Bambino Indaco, pour mieux continuer son traitement de l’être humain troublé. Hungry Hearts, écrit en seulement sept jours, et tourné aux États-Unis, se présente donc à nous avec un certain élan, entraînant une bonne dose d’espoir. Verdict.

Hungry Hearts, à table !

Hungry Hearts, c’est avant tout l’histoire d’une rencontre. Celle de Jude (Adam Driver, vu dans Inside Llewyn Davis, et bientôt dans Star Wars 7), un Américain, et Mina (Alba Rohrwacher, vue dans Les Merveilles, La Belle Endormie), une Italienne exilée pour le travail. Ils se rencontrent à New-York, au hasard d’une de ces situations abracadabrantesques que seul le hasard peut organiser. Après avoir conçu un enfant de façon irréfléchie, les fous amoureux de Hungry Hearts se marient et, du coup, captent mieux l’importance de la responsabilité d’une vie mise au monde. Lors de la grossesse, le comportement de Mina commence à devenir instable, elle refuse de consulter des médecins lambda, persuadée que son enfant est différent. Après l’accouchement, la situation de Hungry Hearts empire : Mina surprotège l’enfant, au point de lui infliger un régime végétalien. Jude et sa mère (Roberta Maxwell, aperçue dans Le Secret de Brockeback Mountain) s’inquiètent de plus en plus…

image affiche hungry heartsHungry Hearts, ça creuse.

Hungry Hearts est l’œuvre d’un réalisateur qui n’aime pas, visiblement, être soumis à une case, un genre, et on le comprend. Hungry Hearts débute par une séquence cocasse, où Mina et Jude se rapprochent au terme d’une situation pour le moins malodorante. Le spectateur se bidonne devant ce plan séquence fixe qui ouvre Hungry Hearts, où les réactions des personnages sont naturelles et savoureuses, et ce qui vient par la suite confirme que le couple s’est formé sans doute trop de manière idyllique. Premier contrecoup, Mina, qui travaille pour l’ambassade d’Italie, apprend qu’elle doit être mutée loin de New-York. Aïe. Deuxième contrecoup pour les deux amoureux de Hungry Hearts, le rapport intime qui suit, non protégé, et surtout dont la finalité est imposée à Mina, fait en sorte que cette dernière tombe enceinte. Situation que la jeune Italienne accepte très bien, et s’ensuit un mariage prometteur. Le ton de ce début de Hungry Hearts navigue donc entre la comédie et la comédie dramatique, et pourtant le film n’est ni l’un, ni l’autre.

Hungry Hearts, mauvaise Mina.

Hungry Hearts entame alors une longue et diablement prenante dégradation des rapports dans le couple, et surtout de la santé mentale de Mina. Cette dernière est la cible d’un traitement qui fera, et fait déjà, couiner sur les Internets, tant Saverio Constanzo prend le parti pris de rester à hauteur humaine, refuse de se placer en juge omniscient. Le réalisateur de Hungry Hearts décrit ses personnages comme il les filme : en gros plan, en effectuant un marquage près du corps digne du catenaccio. Dans ces conditions, Hungry Hearts se doit de ne pas appuyer lourdement certains faits extérieurs au temps précis de l’intrigue, non pas des justifications à l’attitude de Mina mais des explications liées au vécu des personnages. Parce que Hungry Hearts présente une mère qu’il serait trop facile de qualifier de cinglée, ce qui sera certainement fait de par le Web. Avant que Hungry Hearts la montre littéralement en train de péter un câble après sa grossesse, en surprotégeant son fils, on apprend par exemple que Mina a perdu sa mère très jeune, à deux ans, et que sa relation avec son père n’était carrément pas au beau fixe avant son départ pour New-York. En gros, la jeune femme de Hungry Hearts est seule, ressent profondément un vide affectif de par les liens brisés avec sa famille. Autre facteur important dans ce que nous réserve Hungry Hearts, la ville de New-York. Constanzo ne passe pas son temps à nous décrire une ville hideuse, dangereuse, mais y fait évoluer Mina, l’englobe de cette Big Apple à la pelure viciée, ce qui aura tendance à faire croire à la jeune mère que son bébé doit être mis à l’écart de tout ce bordel ambiant.

image film hungry heartsHungry Hearts, Jude pas très judicieux.

On a donc, dans Hungry Hearts, un couple bien moins stable qu’il n’y paraît quand il se forme, comme très souvent d’ailleurs. Certains, et certaines, tomberont sur Hungry Hearts en disant de lui que Mina porte sur elle le poids du pétage de plombs. Grossière erreur. Jude a sa grosse part de responsabilité dans ce que va devenir sa femme, et le calvaire enduré par son enfant. La conception de ce dernier est l’exemple typique d’un acte forcé, sans écoute des recommandations de l’amante. Mina était-elle psychologiquement assez stable pour élever un enfant, était-elle prête pour cette aventure ? Visiblement non, et Hungry Hearts, s’il n’appuie pas dessus et évite, bien heureusement, de devenir un grossier discours idéologique pro-ceci, anti-cela, donne tout de même toutes les clés de compréhension pour ne pas faire de ce qui vient un simple film d’horreur psychologique où la femme serait la grande méchante, le cerbère du métrage. Pour bien le démontrer dans Hungry Hearts, on ne ressent absolument aucune fierté, zéro satisfaction, quand Jude lève la main sur Mina, épuisé qu’il est de voir sa femme sombrer dans la démence. Au contraire, dans Hungry Hearts on se prend même à avoir de l’empathie pour la femme, qui n’élève jamais la voix, ou en tout cas à être attristé par une telle situation.

Hungry Hearts, mère poule.

Car Hungry Hearts montre des choses assez douloureuses. La grossesse de Mina est vite troublée par l’impression qu’elle a de couver un enfant indigo. Et, après l’accouchement, la jeune maman applique à son enfant un régime végétalien drastique, extrêmement dangereux pour la croissance du bébé. Hungry Hearts se mettra certainement à dos la communauté herbivore, et pourtant le film ne juge pas une seule seconde ce mode de vie. Plusieurs fois dans Hungry Hearts, Jude, ne connaissant que dalle à cette mouvance, parle aux médecins qu’il voit, sans que Mina ne soit au courant car cette dernière refuse que son enfant soit examiné, de régime végétarien. Dans Hungry Hearts, ce dernier est toujours défini comme n’étant pas un problème par les pédiatres, mais qu’il faut remplacer les manques d’apports des viandes par des équivalents énergétiques qui sont acceptés dans ce mode de vie. Le petit souci, et le médecin le découvre par la suite de Hungry Hearts, vient du fait que Jude confond végétarien et végétalien. Car Mina a complètement perdu pied, tellement obnubilée par l’envie de préserver sa progéniture de l’environnement extérieur qu’elle n’administre plus les protéines nécessaires pour la croissance du petit. Elle lui réserve même un traitement bien pire, bien plus dangereux, et provoque un véritable malaise chez le spectateur de Hungry Hearts.

image hungry heartsHungry Hearts, un dîner presque parfait.

Hungry Hearts, à partir de ce moment, devient troublant, voire éprouvant, ce qui fera dire que le film se rapproche de Rosemary’s Baby. Parce qu’une situation en rappelle une autre, même si le traitement est totalement différent. Bref. Le point de vue, centré sur Mina lors du premier tiers de Hungry Hearts, change de cible pour aller du côté de Jude lors du second. La réalisation de Hungry Hearts opère, elle aussi, certaines modifications. Plus fixe au début du film, la caméra de Hungry Hearts devient beaucoup plus mobile, et des objectifs grand angle se chargent de faire ressentir de l’intensité de la décadence de Mina. Notons que le réalisateur de Hungry Hearts en est aussi le cadreur, et Constanzo assume son manque d’expérience car il cherchait justement des cadres imparfaits, des erreurs de recadrage, des suivis incertains. Toute cette phase de Hungry Hearts fait mouche, le rythme est bien senti, l’effet est saisissant et contribue à mettre le public en position inconfortable. Quand au Super 16, son grain finit de donner à Hungry Hearts un aspect particulier, loin du numérique bien propre. La pauvre Mina devient un véritable danger pour tout le monde, y compris pour elle, au point que son mari se voit obligé d’agir, enclenchant dans Hungry Hearts l’irrémédiable fatalité en même temps que sont alertés les services sociaux. Le troisième tiers de Hungry Hearts est cependant un peu moins réussi, notamment à cause du personnage de la mère dont le point de vue aurait eu besoin de plus de temps pour pouvoir mieux expliquer cette fin qu’on vous laissera découvrir.

Hungry Hearts, top film.

Au final, Hungry Hearts est un film audacieux, qui ne plaira certainement pas à un public qui apprécie les personnages manichéens, bien noirs ou bien blancs, histoire de se rassurer soi-même en sachant où se placer. Hungry Hearts n’habilite rien, ne tente pas de nous faire croire en quelque chose, n’impose rien. Une des images les plus fortes pour bien capter Hungry Hearts, et qui fera rager à n’en point douter, est cette séquence où Jude décide de nourrir son fils correctement. Il le fait sur les bancs d’une église. Pas de symbolisme, pas de message, c’est juste que le lieu devait être proche et accueillant. Laissons les intégristes de tout bord (religieux et athées) se bourrer le pif après avoir vu Hungry Hearts, et un père essayer de sauver son enfant. Bien joué Hungry Hearts.

Hungry Hearts, les bonus.

Pour voir la bande-annonce de Hungry Hearts, suivez le guide.
N’hésitez pas à lire d’autres critiques de Hungry Hearts, notamment chez Critikat ou Le Passeur Critique.

Critique - Hungry Hearts
Hungry Hearts est une belle réussite, un film marquant qui a l'intelligence de savoir rester à hauteur de ses personnages.
Scénario
Mise en scène
Acteurs
Image et son
On aime
  • Très bien interprété.
  • Prend des risques visuellement.
  • Le fond, désengagé.
On aime moins
  • Le troisième tiers, moins travaillé.
4.0La note
Note des lecteurs: (1 Vote)
  • Isabelle de Guinzan

    Effectivement j’ai beaucoup aimé la façon dont le sujet était traité, sans anti-ci ou pro-cela comme vous dites. Un duo d’acteurs parfaits aussi. On s’enfonce petit à petit dans une ambiance de plus en plus pesante à mesure que Mina s’enfonce elle dans sa folie. Son personnage reste pourtant jusqu’au bout touchant. Un film vraiment intéressant, visuellement également. Je mets un 4/5 aussi !

    • http://avisdupublic.net/ @AimeCinema

      On est complètement d’accord !