Critique – Jersey Boys

Jersey Boys de Clint Eastwood : un biopic musical retraçant l’histoire du groupe The Four Seasons. Alors, réussite ou fausse bonne idée ? Critique du film.

Jersey Boys de Clint Eastwood nous raconte l’histoire de quatre garçons du New Jersey amateurs de musique qui sont devenus célèbres en fondant le groupe The Four Seasons.

Dans Jersey Boys, Tommy DeVito (Vincent Piazza, Boardwalk Empire) est un petit malfrat d’origine italienne vivant dans le New Jersey. Tommy est ami avec Frankie Castelluccio (John Lloyd Young, Vegas, ou encore brièvement aperçu dans la série Glee), un jeune chanteur lui aussi d’origine italienne à la voix de tête unique, qu’il entraîne parfois dans ses mauvais coups. Grâce à sa voix si particulière, Frankie (vite renommé Frankie Valli) bénéficie de la protection de Gyp DeCarlo (Christopher Walken, que nous reverrons dans Le Livre de la Jungle ou encore dans The Family Fang cette année), un mafieux qui a la mainmise sur toute la région et qui l’encourage à devenir célèbre. Tommy, qui lui aussi veut atteindre le succès, demande alors à Frankie de rejoindre le groupe de musique qu’il forme avec Nick Massi (Michael Lomenda). A la recherche d’un quatrième membre, Tommy s’adresse ensuite à Joe Pesci (oui, LE Joe Pesci de l’Arme Fatale et Casino) qui va lui présenter Bob Gaudio (Erich Bergen, Madam Secretary), un jeune chanteur et compositeur qui a déjà connu un petit succès avec la chanson « Short, Shorts ». Nos Jersey Boys, dirigés par un Tommy toujours aussi magouilleur, deviennent alors The Four Seasons ou aussi Frankie Valli and The Four Seasons (si l’on en croit Wikipédia, le groupe aurait eu … 24 noms différents !). Les Jersey Boys vont finir par connaitre un grand succès dans les années 60 mais la réussite a des revers qui vont rapidement s’abattre sur les membres et plus durement sur Frankie. Entre mésententes internes et soucis financiers, la chute des Jersey Boys sera longue et douloureuse…

Affiche du film Jersey Boys de Clint Eastwood

Les musiciens de Jersey Boys

Jersey Boys, un biopic musical

Clint Eastwood est connu pour être un grand amateur de musique et de Jazz, il s’est d’ailleurs lancé dans l’industrie musicale et a lui-même composé des morceaux. Par ailleurs, il s’est déjà essayé au biopic musical avec Bird et au drame musical avec HonkyTonk Man dans lequel apparaît son fils, Kyle Eastwood, lui aussi musicien. Clint Eastwood  n’en est donc pas à son coup d’essai avec Jersey Boys.

Mais j’y pense, peut-être ne connaissez-vous pas les Four Seasons. Pour situer, sachez que le groupe a connu un grand succès aux Etats-Unis dans les années 60 et a vendu près de 100 millions de disques. Les Jersey Boys n’ont pas eu la même renommée de l’autre côté de l’Atlantique, c’est pourquoi leur nom est moins connu en France. Malgré tout, ils ont marqué l’histoire de la musique. Pour exemple, la chanson Cette année-là de Claude François reprend la mélodie de December 1963 (Oh What a Night) de Franki Valli and The Four Seasons. De même, vous avez certainement déjà entendu la chanson Can’t take my eyes off you que les Jersey Boys ont aussi composé.

Jersey Boys est l’adaptation cinématographique de la comédie musicale à succès de Broadway à l’affiche depuis 2005 Jerseys Boys, The story of Franki Valli and The Four Seasons de Des McAnuff. La comédie musicale a connu un grand succès au niveau international. Toutefois, Clint Eastwood reprend l’histoire des Four Seasons pour en faire un biopic ponctué des chansons du groupe. Seule la toute fin du film Jersey Boys laissera transparaître un morceau de comédie musicale… avec un Christopher Walken qui nous donne un petit aperçu de son déhanché.

Pour les rôles principaux de Jersey Boys, Clint Eastwood ne s’est pas embarrassé, il est directement allé puiser parmi les comédiens du show de Broadway en y recrutant notamment trois des quatre acteurs vedettes : John Lloyd Young (Frankie), Erich Bergen (Bob Gaudio) et Michael Lomenda (Nick Massi).

Mais pourquoi avoir fait de Jersey Boys un biopic musical et non pas une comédie musicale ? Clint Eastwood nous en donne la réponse en expliquant que pour lui le show de Brodway n’est pas réellement une comédie musicale :

« Non je ne pense pas que c’est une comédie musicale. J’ai appréhendé cette histoire comme une pièce de théâtre sur ces garçons. Il se trouve qu’ils font de la musique, mais ils pourraient faire du tennis. Mais leur musique était unique, ces chansons de Bob Gaudio et Bob Crewe étaient vraiment entraînantes à l’époque. Le public les a oubliées, et on va les faire découvrir à un public plus jeune. » – Source : France Info – Jersey Boys, le nouveau film de Clint Eastwood

Un mot clé pour Jersey Boys ? New Jersey

Pourquoi le film n’a-t-il pas porté le nom du groupe ou le nom d’une chanson du groupe comme c’est souvent le cas pour les biopic? En effet, le long métrage s’intitule Jersey Boys, autrement dit « les garçons du New Jersey ». Il semblerait que Clint Eastwood ait non seulement voulu parler d’un groupe à succès mais aussi d’une bande de garçons qui rêvait de s’en sortir, de quitter le New Jersey et de vivre le rêve américain. Clint Eastwood semble vouloir aller plus en profondeur : le milieu social dont sont issus les personnages est un thème tout aussi important que leur musique. Tommy donne le ton dès le début de Jersey Boys :

« Pour sortir de la zone, il n’y avait que trois moyens : s’engager dans l’armée mais on peut se faire tuer, tourner mafieux mais là aussi on risque de se faire tuer, ou devenir une célébrité. Pour nous, ça a été deux moyens sur trois».

Ça résume bien le film : nos Jersey Boys sont prêts à tout pour s’en sortir et en finir avec le fameux New Jersey qui les a vu grandir. Mouillant déjà dans la mafia et impatients de devenir célèbre, les garçons ont utilisé deux moyens à leur disposition pour quitter leur banlieue. Finalement, Jersey Boys nous parle de quatre garçons du New Jersey qui font de la musique et non pas du succès du groupe The Four Seasons. C’est un peu ce qu’explique Clint Eastwood:

« Ce qui m’a surtout intéressé, c’est la manière dont ces jeunes délinquants qui évoluaient dans un milieu proche de la mafia et se comportaient en malfrats à la petite semaine ont été sauvés par la musique ». Source : Le Parisien – « Jersey Boys », Eastwood connaît la chanson.

Au final, les Jersey Boys, même élevés au rang de vedettes n’ont toujours été que des petits gars du New Jersey. Même s’ils s’élèvent socialement, les membres du groupe sont toujours les gamins d’antan. Ils trempent dans les mêmes combines, Tommy est toujours aussi mal éduqué, le groupe a toujours des ennuis avec les autorités, Frankie et Bob Gaudio concluent un arrangement « façon New Jersey », c’est Bob Crewe (Mike Doyle, Green Lantern), un ancien du New Jersey, qui leur met le pied à l’étrier, comme jadis ils firent appel à Angelo DeCarlo pour les tirer d’affaire. Nick rêve de retrouver sa vie d’avant, l’amitié et la fidélité indéboulonnables des Jersey Boys forgées dans le New Jersey vont même être à l’origine de la descente aux enfers des membres des Four Seasons… Ils ont quitté « la zone » comme ils en avaient toujours rêvé mais au fond ça reste de simples mecs du New Jersey qui gèrent leurs affaires comme ils le faisaient plus jeunes. Les Jersey Boys ont quitté leur banlieue mais dans leur manière d’être, ils ne cessent de perpétuer les schémas qu’ils ont connus jadis. Ils ont fait de la musique pour s’en sortir, ils ont réussi, mais ils sont sans cesse rappelés à leurs racines, à leur passé. Comme le dit Frankie à la fin du film, les Jersey Boys resteront éternellement ces quatre jeunes qui chantaient en toute simplicité sous un lampadaire dans leur bon vieux New Jersey … d’où l’affiche du film.

Jersey Boys, un film sans surprises

Pour vous dire les choses honnêtement, j’ai été déçue par Jersey Boys (mais pas au même niveau qu’Au-delà tout de même !). Non pas que le film soit mauvais mais venant de (monsieur) Clint Eastwood, je m’attendais à mieux. Après des films aussi marquants que Sur la route de Madison, Un Monde Parfait, Mystic River, Million Dollar Baby ou Gran Torino (et j’en passe !), il faut dire que l’attente est énorme. Jersey Boys est un film classique, propre, bien réalisé mais qui souffre de quelques longueurs et qui raconte une histoire que l’on a déjà vu de nombreuses fois avant : celle d’un groupe qui trime pour atteindre la célébrité et qui chute inexorablement après l’avoir atteint. Le film est vraiment composé de manière binaire : ascension / déclin. Du point de vue de l’histoire, il n’y a donc pas de nouveauté. Dans la première moitié de Jersey Boys le ton est plutôt léger avec notamment des pointes d’humour assez savoureuses mais dans la seconde partie, le film bascule dans le drame. Nous assistons même à une scène d’enterrement mais là encore, Clint Eastwood qui sait pourtant nous faire ressentir des émotions fortes, n’arrive pas à atteindre son but et à nous insuffler de la tristesse. Pour ma part, je n’ai pas du tout réussi à m’investir émotionnellement dans ce film. Jersey Boys est donc sympathique, mais trop plat, trop sage, trop classique … sans véritables reliefs. Je trouve qu’il est difficile de critiquer ce film pour la simple raison que Clint Eastwood nous livre une œuvre impeccable et bien réalisée comme il sait le faire. Malheureusement l’histoire et la façon de nous la raconter est trop classique, pas transcendante et presque trop molle ! A tel point que parfois, l’ennui n’est pas loin (dur dur d’avouer une telle chose quand on aime l’oeuvre d’Eastwood). On a connu des biopics ou drames musicaux plus inspirés, je pense notamment à Walk The Line à propos de Johnny Cash avec l’excellent Joaquin Phoenix ou à Inside Llewyn Davis.

Je n’ai pas non plus été très convaincue par la prestation de John Lloyd Young. Encore une fois, l’acteur n’est pas mauvais et fourni une prestation correcte, mais alors qu’il se situe au centre du film puisqu’il incarne Frankie Valli et que le long métrage se focalise sur son personnage en particulier, il ne se distingue pas des trois autres Jersey Boys. Il s’avère assez fade, ne parvient pas à se démarquer et se révèle finalement assez peu attachant. S’il y a une prestation que l’on remarque, c’est plutôt celle de Vincent Piazza (Tommy DeVito). Sans compter Christopher Walken.

Un autre aspect du film m’a gênée. Dans Jersey Boys il est difficile de se repérer temporellement. Les acteurs commencent le film avec un faciès censé être celui de garçons de 16 ans, puis l’action se poursuit sans indication de date et leurs visages ne changent pas. On reste souvent dans le flou. En quelle année tel ou tel événement s’est-il passé ? Le spectateur a parfois du mal à se situer et à évaluer le temps qu’il s’est écoulé entre telle et telle situation. Seuls la mode vestimentaire et l’environnement vont évoluer au bout d’un certain temps et nous donner des indices, mais rien de précis. Dans Jersey Boys, il n’y a quasiment jamais de datation exacte et c’est plutôt agaçant car il s’agit d’une histoire vraie, on attend donc d’avoir des informations concrètes, précises. Enfin, la dernière scène du film m’a rappelé de mauvais souvenirs : vous vous souvenez des maquillages vieillissants ratés de la dernière séquence d’Harry Potter ? Et bien le vieillissement des acteurs à la fin de Jersey Boys m’a fait le même effet : impossible de croire à cette transformation grossière.

N’allez pas croire qu’il n’y a que des aspects négatifs dans Jersey Boys car ce n’est pas le cas. Les séquences musicales sont réussies, Clint Eastwood nous laisse le temps d’apprécier la musique du groupe et leurs prestations scéniques. On y découvre aussi l’histoire d’un groupe qui paraît propret mais qui, en réalité, faisait coexister mafia et musique. Et puis il y a cette petite originalité qui nous rappelle un peu le mouvement de la Nouvelle Vague puisque les acteurs principaux s’adressent directement, face caméra, aux spectateurs pour effectuer la narration du film en ayant un recul sur les événements. C’est un procédé que la comédie musicale de Brodway exploitait et que Clint Eastwood lui a emprunté. Enfin il y a Christopher Walken, seul acteur connu du film, qui interprète à merveille un mafieux au cœur tendre qui aide les Jersey Boys à s’en sortir (un comble !).

Jersey Boys est donc un film agréable mais auquel il manque les ingrédients que l’on aime tant d’ordinaire chez Clint Eastwood. Ce n’est pas le film que l’on retiendra de l’immense carrière du monsieur. Dommage.

Avez-vous vu Jersey Boys ? Qu’en avez-vous pensé ?

Pour en savoir plus à propos de Jersey Boys :

Critique - Jersey Boys
Jersey Boys de Clint Eastwood est un biopic musical qui nous raconte l'histoire du groupe The Four Seasons. Si Clint Eastwood nous livre un film bien réalisé et agréable, il déçoit cependant un peu. Dommage.
Scénario
Mise en scène
Acteurs
Image et son
On aime bien
  • Christopher Walken
On aime moins
  • Les longueurs
3.3La note
Note des lecteurs: (2 Votes)
    • http://avisdupublic.net/ @AimeCinema

      Woh, j’ai dévoré ta critique ! Et je suis en phase avec tout ce qui y est dit, tout en appuyant sur la carrière vacillante de Eastwood. Il commence à enchaîner les déceptions, mine de rien : Jersey Boys, J. Edgar, Au-delà, Invictus, aucun ne m’a convaincu…

      • Anne-Laure

        Dans mon premier brouillon de l’article, j’évoquais justement le fait que Clint Eastwood était décevant ces derniers temps, mais je me suis dit que je n’allais pas remuer le couteau dans la plaie … N’empêche, je suis d’accord avec toi sur ce point. J’attends de voir ce que va donner American Sniper.