Critique – Mademoiselle

Quatre ans après son aventure hollywoodienne (Stoker), Park Chan-wook revient avec Mademoiselle, une production sud-coréenne qui adapte Fingersmith (Du bout des doigts), roman primé de l’écrivain britannique Sarah Waters. Le maître est-il toujours là ? Critique.

Mademoiselle, de l’Angleterre à la Corée

Si le roman se situait dans le Londres victorien, Mademoiselle prend place quant à lui durant l’époque coloniale japonaise, en pleine Corée occupée (et joue d’ailleurs très habilement entre les deux langues). La transposition est naturelle, et le film renvoie presque mécaniquement à différentes œuvres asiatique comme La Servante (de Kim Ki-young) ou L’Empire des Sens (de Nagisa Oshima). Le film de Park Chan-wook s’articule autour du double-jeu et du complot, des faux semblants et des trahisons. Il se construit autour d’une passion trouble, d’un érotisme tantôt pervers, tantôt vivant et extatique. Le cadre coréen de l’époque, avec ses classes et son patriarcat marqués, convient à merveille au propos du film, qui attaque la domination masculine pour mieux célébrer la libération des personnages féminins ; et jusque dans la libération sociale, la construction de la scène de fin les montrant symétriques et égales, unies, elles que tout opposait pourtant au départ.

affiche du film Mademoiselle

Esthétisme et narration

Mademoiselle est remarquable sur bien des points. Formellement, le film est absolument magnifique. La photographie est sublime, chaque plan est méticuleusement travaillé et s’offre avec élégance aux yeux du spectateur. La beauté envoûtante des images fait bien sûr écho à l’histoire d’amour qui se joue à l’écran, habille les émotions naissantes et balbutiantes, accompagne la passion qui éclot. L’esthétisation est partout, et se fait peut-être même parfois trop présente : certaines scènes de sexe paraissent trop travaillées et perdent en naturel, éloignant quelque peu le spectateur au moment même où les protagonistes s’unissent.

Loin de s’appuyer sur sa puissance graphique pour donner dans le contemplatif pur et statique, Mademoiselle se révèle également passionnant à suivre, grâce à un scénario à un rebondissement captivant, une narration en trois temps abordant l’histoire sous des points de vue différents (chacun apportant véritablement un nouveau regard sur ce qui se joue devant nous), et une mise en scène qui sublime le tout. Le film joue avec le spectateur, sème des détails qui paraissent anodins sans jamais l’être, éclaire les multiples facettes de ses personnages : la servante voleuse comploteuse (Kim Tae-Ri), la maîtresse un peu folle et ingénue (Kim Min-Hee), l’escroc manipulateur (Jung-Woo Ha), l’oncle pervers (Jin-Woong Cho)… Le puzzle se fait et se défait, mais ne semble jamais pour autant artificiel.

Photo du film Mademoiselle

Un conte moderne

Indéniablement, Mademoiselle est un film de Park Chan-wook. On y retrouve le soin particulier accordé à l’image, l’importance des émotions des personnages, l’importance du passé (et comme souvent, du passé familial, qui renferme toujours quelque inavouable secret). Sans être aussi violent et percutant que des œuvres telles que Old Boy ou Sympathy for Mr. Vengeance, le film sait tout de même se faire puissant et s’accorde quelques moments durs. Il parvient même ironiquement à exploiter sa presque absence de violence en la rendant significative : la vengeance est globalement laissée de côté, ou plutôt aux hommes, qui jusqu’au bout n’ont pas la part belle. Mademoiselle s’impose comme un conte fascinant et moderne, surprenant, où l’émancipation passe par la destruction de livres rares un peu spéciaux, où la liberté, la vie et la servitude dégueulasse peuvent être illustrées par une même histoire. Tout est question de contexte et de point de vue ; tout se joue dans la mise en scène.

Pour un autre avis, ça se passe sur liberation.fr.

Critique - Mademoiselle
Park Chan-wook signe avec Mademoiselle un nouveau chef d’œuvre. A ne surtout pas manquer.
Scénario
Acteurs
Mise en scène
Images et son
On aime bien
  • L'esthétique sublime du film
  • Le scénario et la narration
  • Un humour subtil
On aime moins
  • La stylisation va peut-être parfois un peu trop loin
4.5L'avis
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