Critique – Pasolini

Pasolini, sous les traits de Willem Dafoe, assassiné une deuxième fois par Abel Ferrara.

Pasolini. De Abel Ferrara. Comment mieux créer la curiosité qu’avec ces deux noms associés ? Le premier est l’un des maîtres de cinéma les plus doués que le septième art n’ait jamais donné à l’espèce humaine. Un écrivain, un poète, un réalisateur, et surtout un contestataire profond, un amoureux de la liberté, un homosexuel qui n’avait de cesse de pointer du doigt les tabous et la tartuferie de la société italienne, encore fascisto-cléricale, des années 60. Le deuxième nom, Ferrara, est lui aussi synonyme de scandale, parfois au point de franchir la barrière du raisonnable. On ne peut pas passer outre le fait que ce Pasolini vient juste après son nullissime Welcome To New York, qui tentait de cacher son antisémitisme derrière des intentions auteurisantes, montrer du cul pour contenter les rebelles de bac à sable. Ferrara, on le sait, est capable du meilleur, ou en tout cas en était capable voilà fort longtemps, mais aussi du pire. Si cet état de fait est acceptable, il l’est un peu moins quand il faut adapter les dernières heures d’un homme aussi passionnant que Pasolini.

image affiche pasolini

Pasolini raconte le dernier jour de l’auteur sur cette Terre, du 1er au 2 Novembre 1975. Le spectateur suivra le réalisateur italien dans ses derniers instants d’une vie captivante, qui vont de l’interview donnée à un journaliste, à sa mort odieuse sur la plage d’Ostie, en passant par les errements nocturnes de Pier Paolo Pasolini.

Pasolini ne fera pas oublier Welcome To New York.

Pasolini débute par une interview où l’auteur, dont les traits sont remarquablement reproduits par Willem Dafoe (Nos étoiles contraires, Grand Budapest Hotel, Odd Thomas) rend compte de son ultime film Salo ou les 120 journées de Sodome. Première mauvaise surprise, nous entendons ses paroles mais nous ne les comprenons pas, à cause principalement d’un montage peu enclin à créer un rapport entre l’image et le son. On se dit alors qu’on retrouve le réalisateur foutraque, bordélique, de Welcolme To New York et la suite ne nous contredit pas. Pasolini termine son entretien, qui disparaîtra réellement par la suite par on ne sait quelle mégarde, écrit un peu de son brûlot Petrolio, et rentre à Rome. A Rome ? Oui, car nous étions à Stockholm. Comment le savoir ? C’était dit quelque part, mais pas par la langue étant donné que tout le monde parle anglais, même le journaliste Suédois qui interroge Pier Paolo Pasolini. Et c’est précisément sur ce point, le non-respect de l’auteur, de ce qui l’entourait, qu’on peut voir Pasolini comme pire qu’un échec : une trahison de l’artiste visé par ce biopic.

Pasolini, la contestation tuée dans l’œuf.

Ferrara, à qui on doit reconnaître une passion pour le réalisateur Italien, avait prévenu : son Pasolini s’attachera à décrire ce qu’on connaît de lui au moment précis de cette nuit fatale. Soit. On en sait plus aujourd’hui qu’à l’époque de sa mort, d’innombrables documentaires sont là pour nous le dire. Mieux, le fait que l’enquête sur la mort du réalisateur italien avance très doucement, mais très sûrement, fait dire que Ferrara avait à sa portée de quoi tenir un véritable carnet de route de la tragédie qui mènera à l’abject massacre de Pasolini. Oubliez ça. Oubliez, car si Ferrara veut parler de l’auteur italien, c’est uniquement pour choquer. Dénoncer ? Non, choquer, et par la même occasion tenter de se donner de faux airs de metteur en scène engagé. Toujours la même rengaine. Tout part d’un constat désastreux, navrant : Pier Paolo Pasolini apparaît ici comme tout sauf le contestataire qu’il fut. Ou si peu, de manière si poussive, édulcorée. C’est bien simple, les seuls instants qui sonnent vrais sont les longs passages qui parlent de tout sauf du réalisateur de Théorème. On le voit, par exemple, attablé avec sa mère, son agent et Laura Betti, une artiste farfelue. Pasolini disparaît totalement, et devient par la même occasion vrai, cinématographiquement parlant. Il mange, boit du vin, écoute de la musique. Alors d’accord, ça pourra contenter certains adeptes de relectures à but auteurisantes, du genre à chercher le fond autre part que dans la pure représentation. Pourquoi pas, quand on parle de la future adaptation du bouquin de Valérie Trierweiler on peut le comprendre. Mais là, on parle de Pier Paolo Pasolini, pas de la première « attention whore » venue.

image pasolini willem dafoe

Pasolini, un film homophobe ?

D’ailleurs, comment est représenté Pasolini ? La réponse fait frémir. Comme un homosexuel intellectuel un peu malsain et parfois bien mal assuré. Si ce dernier point peut faire mouche, on sait que le réalisateur italien était le premier à penser contre lui-même (voir sa critique très virulente des jeunes soixante-huitards), les autres points sont traités avec moins de pertinence. Commençons avec le plus problématique : l’homosexualité de Pasolini. Qui connaît l’œuvre de Ferrara et sa propension à la démesure pouvait avoir une réticence, un mauvais pressentiment. Mais même en étant préparé, on a véritablement du mal à cerner cette envie de montrer à la fois les dégâts de l’homophobie et la recherche du choc de par le rapport sexuel homosexuel. On pourra retourner la chose dans tous les sens, essayer d’y philosopher des heures : ce n’est pas bon de vouloir chercher autre chose que l’acceptation chez le spectateur quand on cherche à justement faire accepter un état de fait. Il faut voir cette séquence, dès les premières minutes du film, hallucinante de grossièreté (interdit aux moins de 12 ans, sérieusement ?), où le rapport homosexuel est tout le cliché qu’un homophobe peut s’imaginer. Très maladroit. Quand au côté malsain de Pier Paolo Pasolini, il a sa place dans un biopic lui étant dédié, n’oublions pas que ses passions l’embarquaient du côté d’hommes très jeunes, tout juste adultes aux yeux de la loi. Seulement, la contre-balance à ce vice, c’est à dire le rapport passionnel lié à l’engagement politique de Pasolini, son amour des ragazzi, du sous-prolétariat, a totalement disparu, résumant l’attirance sexuelle à un vice.

Pasolini, détroussé de son combat fondamental.

Faire un film sur Pasolini sans aborder son engagement politique, ou si peu via une séquence de dîner mondain où l’on sent un grand dégoût des personnes présentes, c’est comme traiter de la vie de De Gaulle sans parler de son expérience anglaise. Impensable. Et pourtant, Ferrara l’a fait, et certainement parce que c’était impensable, parce que ce choix allait soulever la controverse. Faire parler de lui, voilà tout ce qui lui importe, et le personnage de Pier Paolo Pasolini en pâtit. Pire, certains éléments avérés sont transformés, allégés. Petrolio devient une histoire assez débile de scénario inachevé, qui donne lieu à toute une séquence incroyablement laide et interminable. On rappellera que ce roman bouillant devait démontrer les liens entre l’ENI (une société pétrolière italienne) et le pouvoir en place. Rappelons que Pasolini accusait ouvertement Eugenio Cefis, patron de l’ENI, d’avoir commandité le fameux assassinat de Enrico Mattei, un ancien dirigeant de l’entreprise pétrolière. Souvenons-nous, aussi, que Pasolini tenait une tribune brûlante dans le journal Corriera Della Sera, dans laquelle il pointait du doigt rien de moins que la CIA, en rapport avec les politiques de l’époque, comme responsable de la stratégie de la tension, responsable des fameuses années de plomb. Apparemment, il est plus facile de chercher à offenser le public avec l’homosexualité de Pasolini, plutôt que de replacer le personnage dans son intégralité fondamentale.

image film pasolini

Pasolini, un meurtre (presque) sans impact.

Pier Paolo Pasolini est assassiné, sauvagement, cruellement, bestialement. Son corps, retrouvé gisant, témoignait d’une incroyable violence subie. Cette séquence était attendue, et c’est peu dire que Ferrara agace, voire énerve fortement dans son incapacité à créer la tension recherchée. Tout d’abord, le choix de dépolitiser Pasolini fait que ce meurtre est présenté comme purement homophobe, et surtout est le fruit d’un hasard malheureux. Le réalisateur Italien fait monter un jeune gigolo, Giuseppe Pelosi, dans sa voiture, l’emmène à la plage, les deux ont un rapport et des salopards d’extrême droite apparaissent, pleins de haine dégoulinante. Le jeune Romain se joint à la boucherie, sans qu’aucun lien entre les personnages ne soient travaillé. Ce choix est très contestable, car toutes les hypothèses sont discutées. Quand Ferrara avance qu’il veut coller à la réalité, il ment à ses spectateurs car la thèse du parfait hasard est tout aussi controversée que les autres. Le fait est qu’on ne saura sans doute jamais ce qu’il s’est passé précisément cette triste nuit, mais le fait est aussi que le Pasolini de Ferrara évite soigneusement d’aborder les questions les plus courageuses, voire dangereuses, et résume sa chute à son homosexualité.

Pasolini n’a pas une tronche de porte-bonheur.

Pasolini est un film aussi foutraque dans son approche du personnage, que dans son style visuel. Si certaines séquences sont très bien éclairées, d’autres sont carrément dignes d’un court-métrage étudiant sans moyens. Sur l’image en elle-même, aucun style ne se dégage, c’est une mélasse mélangeant sans ménagement des plans fixes très travaillés à la lumière solaire, apaisante. Puis d’autres cadres bien dégueulasses, shootés à la va-vite, le tout dans la même scène. C’est brouillon, très peu convaincant, tout comme ces mouvements de grue absolument odieux, qui décadrent quasiment à tous les coups, notamment dans la séquence finale sabotée aussi bien par son fond que par sa forme. Pasolini est donc un film aussi moche visuellement qu’il est incroyablement raté et couard fondamentalement, et on peut s’en offusquer tant un biopic sur cet Homme, correctement traité, aurait été utile actuellement.

Pasolini, les bonus.

Pour voir le trailer de Pasolini, qui contient quasiment toutes les séquences les plus marquées politiquement, c’est par ici.

Sur Arte, Olivier Père rencontre Abel Ferrara autour du sujet Pasolini.

Retrouvez d’autres critiques de Pasolini, notamment chez Critikat.

Pour mieux aborder Pier Paolo Pasolini que ce qui est fait dans le film de Abel Ferrara, vous pouvez voir Pasolini L’Enragé, ou encore l’excellent Affaire Pasolini par Arte et cette interview concernant la société de consommation.

Critique - Pasolini
Pasolini est un deuxième naufrage d'affilée pour Ferrara. Ca sent la fin de carrière tristounette.
Scénario
Mise en scène
Acteurs
Image et son
On aime
  • Le visage de Willem Dafoe.
  • Certains lumière bien travaillées.
On aime moins
  • Un Pasolini dépolitisé.
  • La représentation de l'homosexualité brutale.
  • Visuellement bancal.
1.5La note
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