Critique – Phoenix

Phoenix qui es-tu?

Phoenix est le nouveau film de Christian Petzold qui conserve la paire d’acteurs déjà utilisée dans le très apprécié Barbara, son film précédent. Phoenix raconte l’histoire d’un retour, celui de Nelly (superbe Nina Hoss, Homeland, Gold) qui revient des camps de la mort, complètement défigurée et qui n’a qu’une idée en tête : retrouver son mari Johnny (intéressant Ronald Zehrfeld, Entre Deux Mondes), qui l’aurait trahie et la croit morte à Auschwitz. Phoenix nous replonge dans le Berlin de l’immédiate après-guerre et dans une histoire complexe, chargée de références cinématographiques.

Phoenix, la difficile reconstruction d’une identité

Phoenix c’est avant tout Nelly, cette rescapée des camps qui revient à Berlin au début du film conduite par Lene, une employée de l’Agence juive qui envisage son installation en Israël. Nelly retrouve son appartement où elle apprend qu’elle est la seule rescapée de sa famille et donc qu’elle hérite d’une immense fortune. Mais Phoenix conte avant tout l’histoire d’une reconstruction. Tout d’abord physique, car Nelly a été défigurée par les coups qu’on lui a portés dans les camps. Elle rencontre d’ailleurs un chirurgien qui lui promet un visage de star (on pense immédiatement au film de Georges Franju, Les yeux sans visage, d’inspiration plutôt fantastique), mais Nelly refuse, elle veut retrouver son visage, le plus proche en tout cas de celui qu’elle avait avant. Tel le Phoenix qui renaît de ses cendres, Nelly se remodèle une identité tout comme on vient de lui reconstruire un visage. Le parallèle entre ses découvertes et ce nouveau visage qui peu à peu se libère des chocs post-opératoires est une belle réussite de Phoenix. Les promenades qui suivent la chirurgie plastique au bras de Lene, la tête enfouie sous d’épais bandages font penser à celle d’un fantôme qui erre à la recherche de son passé. La caméra se tient à distance comme si elle hésitait à croire elle-même qu’il s’agissait bien de Nelly sous ce masque.Phoenix

Phoenix va accompagner Nelly dans sa quête qui va passer par Johnny, son mari ancien pianiste, qu’elle rêve de retrouver. Elle chemine dans un Berlin de l’après-guerre, dévasté et partagé en secteurs. C’est d’ailleurs dans le secteur américain qu’elle le retrouve, au Phoenix, un bar dans lequel il fait la plonge. Elle le dévisage, le reconnaît et l’appelle doucement, le visage caché derrière une voilette, lui se retourne sans comprendre ni deviner qui l’a appelé. Un champ, contre-champ simple qui mesure le temps passé, l’identité perdue (?), l’attente éperdue de Nelly. Phoenix touche juste dans ces moments-là, les moments où l’imaginaire de ce bar surgi de nulle part dans ce quartier dévasté renforce l’effet fantastique de cette rencontre, avec le visage de Nelly portant encore les stigmates de son opération. Mais elle persévère et retourne au Phoenix, malgré les dangers d’une ville encore en voie de pacification. Elle retrouve Johnny, qui s’appelle désormais Johan, elle lui parle, mais il reste sans réaction. Phoenix, c’est aussi pour Johnny, une femme morte de qui il a divorcé et qui aurait pu hériter de la fortune familiale. Cette quête identitaire de Nelly est aussi celle des rescapés des camps et celle de ce pays qu’est l’Allemagne, durablement traumatisés par ces années terribles : comment se reconstruire?

Phoenix, un parfum de Vertigo

Phoenix consacre leurs retrouvailles. Johnny entraîne subitement Nelly hors du Phoenix pas parce qu’il l’a reconnu mais plutôt parce qu’il lui a trouvé une ressemblance qui surgit aussi chez le spectateur au fur et à mesure que son visage s’assouplit, se détache des stigmates de l’opération (une scène montre d’ailleurs Nelly retrouvant une photo d’avant, où elle se voit entourée de plusieurs amis, et là, simplement, la caméra accompagne son regard nostalgique avec beaucoup de pudeur). Johnny la conduit chez lui et lui propose un pacte. Phoenix c’est la reconstruction de Nelly au prix d’une terrible machination que lui propose son ancien mari : faire tout son possible pour qu’elle ressemble le plus possible à Nelly et faire ainsi croire qu’elle n’a pas disparu afin de se partager son héritage. Phoenix  se rapprochant alors de Vertigo d’Alfred Hitchcock à la nuance près que James Stewart était victime de la machination tandis que dans Phoenix, Ronald Zehrfeld l’imagine. Il va lui demander de revisiter le passé de Nelly (son passé) en lui demandant de s’habiller avec des vêtements qu’il a conservés, de refaire son écriture, de teindre ses cheveux. Elle, à travers cette mise en scène, va sembler retrouver son passé, l’amour pour cet homme. Ne confie-t-elle pas à Lene en parlant de Johnny « C’est comme si on faisait à nouveau connaissance ». La scène de Phoenix où Nelly surgit de derrière un rideau avec une robe rouge, des cheveux plus bruns et un visage parfait suggère avec un beau cadrage l’émotion de la femme et le doute de l’homme, surtout qu’elle s’approche et on pense qu’elle va aller jusqu’à l’embrasser lorsqu’elle lui dit : « Est-ce que tu me reconnais? ». L’ambiguïté va alors prendre place dans Phoenix jusqu’à la fin du film que je ne dévoilerai point, bien entendu : Nelly va-t-elle lui révéler sa vraie identité? et Johnny ne l’a-t-il vraiment pas reconnue?

Phoenix est un film vraiment réussi sur les thèmes de la mémoire, de l’identité avec de belles qualités: une mise en scène soignée laissant toujours un doute sur les intentions de Nelly et les interrogations passagères de Johnny et l’interprétation superbe de Nina Hoss qui incarne, à travers le combat de cette femme pour une nouvelle survie, la difficile reconstruction de tout un peuple meurtri au sortir de la guerre. Un film à voir.

Pour en savoir plus sur Phoenix, voici une autre critique sur Critikat.

Critique - Phoenix
Une rescapée d'Auschwitz revient dans le Berlin de l'après-guerre totalement défigurée. Le visage refait presque à l'identique, elle va rechercher son mari qui la croit morte. Va-t-il la reconnaître?
Mise en scène
Scénario
Acteurs
Image et son
On aime bien
  • Nina Hoss formidable
  • La reconstruction d'une identité
On aime moins
  • L'organisation de la machination qui traîne un peu en longueur
3.8La note
Note des lecteurs: (1 Vote)
  • http://avisdupublic.net/ Camille LATOUCHE

    Une critique d’une limpidité à faire pâlir H20. Merci pour ce magnifique partage