Critique – L’étrange couleur des larmes de ton corps

L’étrange couleur des larmes de ton corps, le giallo vidé de sa substantifique moelle.

L’étrange couleur des larmes de ton corps est le second film d’un duo atypique : Hélène Cattet et Bruno Forzani. Ces deux cinéastes, couple à la ville et auparavant auteurs de Amer, se sont liés artistiquement grâce à leur amour du giallo, ce genre littéraire puis cinématographique né en Italie en 1929, aux éditions Mondadori. Enchevêtrement de plusieurs codes, on y retrouve autant le whodunit à l’anglaise que le krimi allemand. Le giallo filmé aura surtout régné sur les années 70 où sa tendance au grand guignol et à l’érotisme aura marqué toute une génération de cinéphiles pointus et passionnés. Malheureusement tombé en désuétude, en même temps que le cinéma italien populaire, ce style cinématographique est devenu culte, recherché, et L’étrange couleur des larmes de ton corps ambitionne de lui rendre encore une fois (Amer était déjà dans la même veine) hommage.

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Dans L’étrange couleur des larmes de ton corps, Dan Kristensen (Klaus Tange) est un mari à la recherche de sa femme, mystérieusement disparue. Commence pour lui une aventure labyrinthique, aidé par un policier louche, qui le mènera jusque chez une vieille dame particulièrement effrayante.

Résumer L’étrange couleur des larmes de ton corps est une véritable épreuve pour les nerfs. Dès les premiers instants du visionnage, on se rend compte que les gros défauts du déjà très clivant Amer se retrouvent dans ce nouvel opus de Hélène Cattet et Bruno Forzani. Dan Kristensen arrive en ville, et se retrouve dans un taxi éclairé de bleu, tandis que l’extérieur est plongé dans le rouge ou le vert. « Coucou Suspiria« , semble nous hurler le duo de réalisateurs qui n’hésite pas à truffer cette ouverture de plans au kaléidoscope, ou encore d’images semblant sortir d’un appareil photo, histoire de nous avertir du caractère éclaté de la structure du film. Ça peut ravir dans les premières secondes, le problème est que ça ne raconte rien, ça se borne à de l’effet de style boursoufflé. D’ailleurs, c’est le cas de tout L’étrange couleur des larmes de ton corps.

L’étrange couleur des larmes de ton corps, aussi éclaté que sa structure.

L’étrange couleur des larmes de ton corps débute donc avec des plans à effet kaléidoscopique, pour souligner bien vulgairement que le film sera un assemblage de plein d’histoires. Si on n’a rien contre les gens qui prennent des petits bouts de trucs pour les assembler ensemble, il est par contre beaucoup moins évident de suivre un trip vidé de tout sens, de toute intrigue. Très vite, nos yeux ébahis commencent à communiquer avec notre cerveau qui nous pose une simple question : ce que je vois a-t-il du sens ? Pourquoi certaines scénettes semblent avoir été tournées uniquement pour le plaisir des réalisateurs, et non pour travailler la cohérence du récit ? Le duo aux commandes de L’étrange couleur des larmes de ton corps s’en fiche éperdument. Ce qu’il veut, c’est nous démontrer que la sensation est plus importante, plus belle que la compréhension. Si on peut comprendre qu’un public soit fan de ce genre de cinéma, qu’il convient de qualifier de « arty », on peut aussi émettre un énorme doute sur la méthode qui fait perdre à L’étrange couleur des larmes de ton corps toute percussion en même temps qu’elle apporte au film un statut peu enviable de chef d’œuvre de l’art moderne. En effet, l’intrigue ne s’installe pas, ce qui aura des répercussions évidemment catastrophiques pour la suite, mais le duo de réalisateurs est content : il peut nous réciter son petit Argento illustré ou son guide du fan de Fulci sans trop se prendre la tête. Hélène Cattet et Bruno Forzani aiment le giallo, et ils veulent que ça se sache à tout prix, quitte à ce que leur œuvre ressemble plus à un étalage de références qu’à un véritable film de cinéma. Pas étonnant d’apprendre que Quentin Tarantino compte parmi les grands fans de ce couple de metteurs en scène, tant on retrouve le même vide fondamental dans L’étrange couleur des larmes de ton corps que dans son Kill Bill.

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L’étrange couleur des larmes de ton corps, étonnante absence du sens.

Petit à petit, L’étrange couleur des larmes de ton corps devient plus agaçant que mauvais. Pour démontrer l’étendue du problème de fond, prenons un exemple précis. Les réalisateurs de cinéma ont tous un point commun : ils ont des tics de mise en scène, des plans auxquels ils reviennent à chaque film, des thématiques ou encore des accessoires qui se font plus ou moins insistants. Pour rester sur le père Tarantino, son fameux plan du point de vue à l’intérieur du coffre d’une voiture est un exemple typique. Ça revient à chaque film, ça fait clin d’œil, un peu fan service, c’est rigolo car c’est toujours effectué avec justesse. Dans L’étrange couleur des larmes de ton corps, les réalisateurs multiplient les très gros plans sur le regard des personnages. Le problème, c’est que ce tic n’a absolument aucun sens. Si ces yeux étaient une façon de nous montrer le miroir de l’âme, nous emporter dans le vécu des individus à l’image de ce que faisait un Sergio Leone, on aurait compris l’insistance de ces plans. Las, il n’en est rien, et la signification, le sens, est de toute manière déclarée disparue du film. Comme ce passage en split screen, totalement surfait tant il ne trouve aucune justification autre qu’une recherche de l’esthétisme pur. Tout le problème de L’étrange couleur des larmes de ton corps est là : le beau passe avant l’utile, alors que le cinéma est la subtile alliance des deux, et c’est tellement prononcé que bien vite la beauté des plans, indéniable, devient laideur, redondance, profond ennui.

L’étrange couleur des larmes de ton corps, les sensations au-dessus du scénario.

L’étrange couleur des larmes de ton corps se borne donc à vouloir faire naître, chez le spectateur, des sensations. Le problème est que, au cinéma, les sensations ne s’éprouvent que par le biais de l’incarnation du spectateur dans les personnages. Pour ressentir le danger, il faut que le cheminement, la construction de l’histoire, emmène le public dans une situation où il se sent lui-même en péril. Alfred Hitchcock expliquait très bien le rapport entre le récit et le spectateur, pourtant le duo de réalisateurs semble ne pas avoir pris en compte la leçon du maître. Si cette rébellion est salutaire, obtient des résultats probants, c’est parfait. Mais si elle loupe, ça peut devenir insoutenable de prétention. Dans L’étrange couleur des larmes de ton corps, Hélène Cattet et Bruno Forzani pensent que filmer un téton sur lequel se balade un couteau fait toute la sensation. Erreur, car si cet hommage appuyé à L’éventreur de New-York (un giallo tout à fait recommandable, lui) est naturellement impressionnant, il ne va pas plus loin, plus profond que l’imagerie du film de torture le plus crasseux du fait de l’absence totale d’empathie pour qui que ce soit. On sent tout de même une démarche sincère, comme par exemple l’effort particulier apporté au mixage, voire à la bande son qui n’hésite pas à s’accaparer de thèmes du grand Ennio Morricone. Mais là encore, L’étrange couleur des larmes de ton corps tombe à plat, tellement rien n’est justifié autrement que par le simple effet ou la simple référence. Les séquence de sexe sont d’ailleurs là pour bien nous le signifier, tant le couple de réalisateurs semble désireux de nous les rendre palpables. On a envie de leur dire qu’on est assez grand pour se rendre compte du bien que ça fait, et qu’on aimerait plutôt savoir où L’étrange couleur des larmes de ton corps veut en venir en terme de narration.

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L’étrange couleur des larmes de ton corps, encore plus interminable que son titre.

Car L’étrange couleur des larmes de ton corps arrive sur sa fin avant même qu’on ait pu capter un semblant de début de scénario. On a le pitch, oui, mais rien de plus. Hélène Cattet et Bruno Forzani se disent fans du genre giallo, mais il semble qu’ils n’aient pas retenu ce qui en fait l’une des saveurs les plus dominantes : le whodunit. Cette absence est d’une logique implacable : pour qu’il y ait révélation, il faut qu’il y ait intrigue. A défaut de cette dernière, on vit le final complètement déconnecté de L’étrange couleur des larmes de ton corps, l’esprit qui divague sur tout sauf ce qu’on se tue à regarder. On se demande, par exemple, comment une œuvre d’une heure et demie peut à ce point paraître aussi longue, interminable. On ne peut aussi s’empêcher d’éprouver des regrets, notamment au niveau du casting, qui est la victime collatérale de cette absence totale de récit. Le talent des actrices et acteurs n’est pas à remettre en cause, c’est juste qu’ils traversent le film comme des âmes en peine. En fait, c’est à l’image de l’œuvre entière : tout ce qui aurait pu marcher est constamment martyr du traitement. Et, quand le générique de fin se fait enfin entendre, on est soulagé et remonté à tel point qu’on ne peut s’empêcher de se relancer dans le visionnage d’un bon giallo (Profondo Rosso, La queue du scorpion, Mais qu’avez-vous fait à Solange, Bloody bird, etc). Ce que n’est assurément pas L’étrange couleur des larmes de ton corps, en tout cas pas si vous recherchez dans un film de quoi vous intéresser à son histoire.

 

Pour la bande annonce, c’est par ici.

Retrouvez d’autres critiques de L’étrange couleur des larmes de ton corps, notamment chez Les Inrocks, Filmdeculte ou Critikat.

Vous pouvez également lire des interviews du duo Hélène Cattet et Bruno Forzani à propos de L’étrange couleur des larmes de ton corps chez Un grand moment et Courte-focale.

Et pour creuser le sujet giallo, signalons l’excellent Bistrot de l’horreur, consacré entièrement au genre.

Critique - L'étrange couleur des larmes de ton corps
L'étrange couleur des larmes de ton corps, l'une des plus grosses purges de 2014. Triste, car on sent un vrai amour du giallo.
Scénario
Mise en scène
Acteurs
Image et son
On aime
  • Des qualités visuelles et auditives indéniables...
On aime moins
  • ... mais annihilées par un récit absent.
  • Mise en scène sacrifiée.
  • Que c'est chiant. Mais chiant...
1.0Note Finale
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