Cette nuit, je l’ai vue – Drago Jancar

Cette nuit, je l’ai vue: un superbe roman polyphonique

Cette nuit, je l’ai vue vient d’obtenir le prix du meilleur livre étranger 2014. Drago Jancar, considéré comme le plus grand auteur slovène vivant, a déjà fait paraître plusieurs romans en français : Katarina, le paon et le jésuite (2009) et Des bruits dans la tête (2011). Son œuvre est marquée par le passé récent de son pays et notamment l’épisode communiste de la seconde moitié du XXe siècle. Cette nuit, je l’ai vue se passe en 1944 dans une Slovénie envahie par les troupes nazies.

Veronika, une jeune femme blonde, assez originale puisqu’elle se promène avec un alligator en laisse que son mari, Léo, un riche industriel lui a offert, disparaît un soir. On ne sait pas du tout ce qui lui est arrivée. Cette nuit, je l’ai vue, servi par une polyphonie de cinq narrateurs, va tenter de rassembler les pièces du puzzle de son existence et de percer le mystère de sa disparition.

critique livre cette nuit, je l'ai vue

L’art de la narration dans Cette nuit, je l’ai vue.

Dans Cette nuit, je l’ai vue, Drago Jancar utilise cinq narrateurs qui introduisent peu à peu le lecteur dans l’existence de Veronika, mais aussi, et c’est ce qui est très bien mené ici, ses mystères et les dangers de son amour de la vie dans une situation politique aussi troublée.

Le premier narrateur se nomme Stevo. C’est un militaire qui sert dans la cavalerie et qui va être chargé par le major Ilic d’apprendre à Veronika à monter à cheval. La répétition des séances et l’attirance entre eux vont vite faire d’eux des amants.

« C’était plus que du charme. Il y avait en elle quelque chose qui faisait qu’on l’aimait, le chauffeur, les chevaux, le jeune officier de cavalerie à qui sa présence, ses cheveux blonds, son rire, son frôlement et ses baisers faisaient tourner la tête au point qu’il en oubliait la caserne, son escadron et les manœuvres, les officiers avec qui il logeait et l’honneur d’officier dont lui avait parlé le major Ilic. Probablement que cet alligator et Leo, son mari l’aimait aussi »

Mais cela va mal tourner et Stevo va être muté en Serbie du sud. Là, elle va le rejoindre pour vivre comme une femme de militaire dans un lieu où les femmes portent encore un pantalon bouffant.

« Moi, dit-elle, tu t’imagines que quelqu’un peut me surveiller ? Non, ce n’était pas possible. Et quand elle décidait quelque chose, il n’était pas possible de l’en détourner, si elle avait décidé d’aller en train à Susak, elle y allait. Si au lieu d’un toutou ou d’un chat siamois, elle voulait un alligator, elle avait un alligator. Et si elle voulait un lieutenant de cavalerie, son maître d’équitation, elle l’avait. »

Puis, c’est au tour de la mère de Veronika, qui guette à la fenêtre l’éventuel surgissement de sa fille en fredonnant la petite chanson italienne qu’elle lui apprenait enfant, d’un officier allemand avec lequel Veronika partageait l’amour de la musique et du piano en particulier, de la gouvernante du château, vaste demeure de villégiature où Leo et Veronika recevaient des officiers allemands pour écouter de la musique, et enfin de Jeranek, le chauffeur de Veronika qui s’est engagé dans la résistance et voit d’un mauvais œil les allers et venues de tous ces allemands au château.

Dans Cette nuit, je l’ai vue, chaque narrateur ayant partagé des moments de la vie de Veronika tente d’apporter sa pierre à l’édifice de la reconstitution de son existence et essaie de comprendre l’enchaînement des faits qui ont causé la disparition de Veronika et de son mari. Chacun pense : Cette nuit, je l’ai vue.

Comme l’officier allemand perclus de remords :

« Y avait-il là-bas quelqu’un pour dire, regarde ses yeux, ils sont toujours vivants ? Ses yeux vivants, si vivants, toujours gais, qui ont peut-être regardé, vides et désespérés, les cimes des sapins couverts de neige, juste après le nouvel an quarante-quatre, peut-être ont-ils vu les cimes des sapins couverts de neige avant de s’éteindre. »

Il y a chez Jancar une retenue dans le jugement sur ses personnages. Il se contente de retranscrire ce que chacun sait de Veronika par le vécu qu’il a partagé avec elle. Il sait par un subtil et magnifique art de l’ellipse qui donne toute sa force évocatrice à ce livre brosser un magnifique portrait de femme libre, une femme libre dans un contexte où toute manifestation de liberté trop affirmé pouvait entraîner le pire.

Un magnifique roman !

Pour d’autres avis sur Cette nuit, je l’ai vue :

http://www.telerama.fr/livres/cette-nuit-je-l-ai-vue,119248.php

http://www.editionsphebus.fr/cette-nuit–je-l-ai-vue-drago-jancar-9782752909695

Cette nuit, je l'ai vue - Drago Jancar
Dans Cette nuit, je l'ai vue cinq narrateurs tentent de brosser le portrait de Veronika, une femme libre et originale.
Histoire
Personnages
Style
On aime
  • Les multiples narrateurs
  • Le puzzle Veronika
  • La description de la Slovénie pendant la guerre
On aime moins
  • La faible notoriété de cet auteur
4.0La note
Note des lecteurs: (2 Votes)