Critique – Epicure en Corrèze – Marcel Conche

Epicure en Corrèze ou l’itinéraire d’un philosophe

Marcel Conche, l’auteur d’Epicure en Corrèze, est un philosophe de 92 ans, spécialiste des présocratiques (Héraclite, Parménide, Epicure). Dans ce nouveau livre, il nous conte sa vie et nous délivre une forme de sagesse tirée de sa fréquentation assidue des philosophes.

Epicure en Corrèze

Pourquoi Epicure en Corrèze?

Rien ne prédisposait en effet Marcel Conche, né au bord de la Dordogne, dans une famille modeste de paysans, à devenir professeur de philosophie et à enseigner à la Sorbonne. Mais bien loin du déterminisme social qu’il abhorre, M.Conche affirme qu’il « était né pour ça ». Rétrospectivement, il va jusqu’à retrouver le moment initial de sa vie de philosophe:

Je me suis voué à la philosophie dès mon plus jeune âge, sans doute dès six ans, lorsque je me suis aventuré jusqu’au grand tournant, sur la route longeant le pré que mon père était en train de faucher, pour voir si le monde continuait après.

Et depuis, il n’a cessé de fréquenter les philosophes dont Epicure même si sa philosophie est différente de la sienne. Mais sa manière de vivre ressemble à celle des disciples d’Epicure, à savoir une vie simple qui vise à la satisfaction des désirs naturels et au respect de la nature avec un nécessaire impératif : stopper notre dépendance au progrès.

Renoncez, nous dit Epicure, à ce qui n’est pas indispensable-four à micro-ondes, lave-vaisselle, appareil photo-numérique, smartphone, e-mails, journaux, télévision, voyages touristiques polluants pour la planète, etc… C’est ce que je fais.

La Nature plutôt que Dieu

Epicure en Corrèze est une autobiographie dans laquelle Marcel Conche retrace les étapes qui l’ont conduit de l’école communale jusqu’à la Sorbonne avec, toujours chevillé au corps, son amour de la philosophie. Il y évoque également certains épisodes plus personnels (la vie avec son épouse Mimi, son amitié tardive avec Emilie qu’il a rejoint en Corse quelques temps il y a six ans). Mais Epicure en Corrèze se concentre sur sa vie de philosophe et sur quelques-unes des idées clés de sa pensée. Deux d’entre elles, pour avoir lu d’autres ouvrages de Marcel Conche, me semblent plus particulièrement emblématiques: Dieu et la Nature. Tout d’abord Marcel Conche défend farouchement son athéisme et il nous explique pourquoi dans Epicure en Corrèze. Il parle de son premier acte philosophique décisif en 1956 quand il trouve une raison pour le convaincre rationnellement que l’idée de l’existence de Dieu était fausse : il lit le journal de Mary Berg sur le ghetto de Varsovie où elle décrivait les enfants en souffrance dans la rue puis plus tard la lecture des Frères Karamazov de Dostoïevski où Ivan Karamazov demande à Dieu comment il se tire d’affaires avec la souffrance des enfants.

Mais c’est seulement un jour de 1956, en revenant d’Evreux, dans ma 4CV, que l’argument décisif s’est imposé: la souffrance des enfants martyrisés (par l’homme, la maladie, la nature, etc…) est un mal absolu, c’est à dire injustifiable à quelque point de vue que l’on se place. J’étais si absorbé par mon idée que je roulais à quelque cent cinquante kilomètres-heure sans m’en rendre compte. D’autres (je l’ai su après) avaient forgé avant moi cette notion de mal absolu, mais j’en concluais à la non-existence de Dieu car, si Dieu existait, alors la vie serait absurde puisque je devrais accepter une justification du mal absolu injustifiable. Cet argument m’a paru décisif.

Ensuite, il évoque dans Epicure en Corrèze, la Nature, omnienglobante, omnigénératrice, qui produit éternellement des germes de chacun desquels naît un monde : d’où des mondes innombrables et périssables. Pour Marcel Conche, la Nature est première et c’est d’elle que tout naît, tout périt. Il ajoute l’injustice de la Nature:

[…]ce qui prouve, d’une certaine manière, qu’elle est la cause originelle de toute chose et non pas un Dieu parfait qui ne saurait être que juste. Le côté négatif des réalités naturelles tient à ce que la Nature produit toute chose, tout ce qui est ordre, à partir d’un désordre éternel dans les éléments premiers, et selon les lois du hasard.

Epicure en Corrèze ou les limites de l’autobiographie?

La vie d’un homme, aussi célèbre fut-il, peut-elle tenir toute entière dans un livre? Difficile à première vue, car il faut à l’auteur suffisamment de lucidité et une sincérité courageuse pour ne point oublier le détail qui pourrait mettre à mal tout l’édifice. Mais Marcel Conche accepte le pari de son éditeur: raconter sans voiles sa vie, entièrement tournée vers un seul objectif, la philosophie au risque de se détourner de possibles envies, d’autres attraits de la vie. Mais le lecteur ne peut s’empêcher de se demander ce qu’il y a de caché, ce qui manque de Marcel Conche dans Epicure en Corrèze. Cette part obscure de lui-même, que la volonté la plus farouche ne parvient jamais sans doute à totalement contrôler. A moins que ce ne soit cela la sagesse : parvenir à sublimer et à contenir les forces obscures qui hurlent en nous afin qu’elles ne résonnent jamais que dans notre seul esprit.

Pour mieux connaître encore la vie et l’oeuvre de Marcel Conche:

http://fr.wikipedia.org/wiki/Marcel_Conche

Critique - Epicure en Corrèze - Marcel Conche
Style
Intérêt
Idées
On aime bien
  • La vie studieuse d'un philosophe
  • Les réfutations de l'existence de Dieu
  • Les leçons de sagesse
On aime moins
  • Certaines redites d'avec les livres précédents
3.9La note
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