Critique – Ici Londres! – Barry Miles

Ici Londres!, une histoire de l’underground londonien depuis 1945

Ici Londres!, écrit par Barry Miles, lui-même acteur influent de la scène underground des Sixties, tente de retracer les multiples mouvements et initiatives qui ont caractérisé ces décennies de révoltes et de transgressions qui auront abouti à l’émergence d’une véritable contre-culture. Ici Londres! constitue un recueil fort bien documenté de noms dont certains nous sont connus (Les Beatles, Francis Bacon, Les Stones, Pink Floyd, William Burroughs, Lucian Freud, etc) et de lieux fameux dans lesquels (pubs, caves ou appartements) ont germé cette effervescence. Ici Londres! peut même s’utiliser avec profit lors de votre prochain voyage à Londres où, armé de cet épais bouquin de 810 pages, vous pourrez tracer votre propre circuit underground de la ville. Je vous en propose un, totalement subjectif, fait de lieux et de personnages moins connus. Let’s go! 

Ici Londres!, un lieu

Arrêtons-nous tout d’abord pour prendre un verre au The French au 49 Dean Street qui est resté dans les annales de l’underground londonien pour avoir abrité entre autres les multiples et orageuses conversations entre Francis Bacon, Lucian Freud et le photographe John Deakin dont les clichés « constituent le meilleur témoignage sur les habitués du French ». Le bar avait été ouvert par Victor Berlemont, un belge qui fut, selon Barry Miles, le premier étranger à obtenir une licence d’alcool en Grande-Bretagne. Son fils, Gaston (1914-1999) lui succéda en 1952. Tous deux portaient « fièrement la moustache en guidon ». Ici Londres! évoque le bonhomme et l’ambiance de l’époque:

A cause de ces liens avec les français The French était  fréquenté par les prostituées de Soho jusqu’à la promulgation du Street Offences Act (1959) dont le but officiel était de débarrasser les rues des filles de joie, mais qui les a finalement poussés dans les bras des proxénètes. Jusqu’à la guerre, elles étaient françaises. Elles étaient surnommées les Fifis. Elles venaient au French pour une coupe de champagne, un Pernod ou un Ricard. Si on osait les accoster au bar, il leur suffisait d’appeler Gaston à la rescousse pour qu’il intervienne sur le champ. Tant qu’elles étaient au French, personne ne les importunait. (Ici Londres p.68)

Ici Londres!, une artiste

Allons maintenant retrouver Pauline Boty (1938-1966) qui apparaît dans Ici Londres! lors d’une manifestation du mouvement des Anti-Uglies, crée en 1959 pour protester contre les constructions qui enlaidissaient Londres. Regroupés autour de professeurs du Royal College of Art, les acteurs de ce mouvement sont parvenus à quelques résultats en stoppant notamment « le projet de destruction de destruction de Picadilly Circus ». Quant à Pauline Boty, après quatre ans à la Wimbledon School of Art (on l’y avait surnommée la Bardot de Wimbledon), puis trois au Royal College of Art, elle se lance dans son œuvre de peintre. Elle participe notamment à « Blake Boty Porter Reeve » qui, selon Miles, « serait sans doute la première exposition pop au monde » qui s’est déroulé du 30 novembre 1961 jusqu’à la fin de cette même année. Plus exactement, il s’agit là d’une des premières expositions en Angleterre de ce nouveau mouvement. L’œuvre de Boty, Ici Londres! en dresse quelques aspects:

Comme de nombreux artistes pop, elle utilisait toute l’imagerie du glamour féminin et des pin-up, mais elle abordait ces représentations d’un point de vue féminin. Son approche était joyeuse et exubérante…Elle s’appliquait à célébrer sa propre sexualité et à s’en rendre maître. Elle a été une des premières, si ce n’est la première à explorer ce registre. Son œuvre était espiègle, et, si on l’a parfois accusée de frivolités, des toiles comme It’s a Man’s World, une des premières critiques féministes de la domination masculine et de la guerre du Vietnam, montrent que son travail fonctionne à plusieurs niveaux. Elle a peint Brigitte Bardot, Monica Vitti, Marilyn Monroe non pas comme des objets sexuels mais comme des femmes libres. (Ici Londres! p.185)

Elle s’engage aussi dans des actions en faveur de la diffusion du pop-art comme l’émission de télé Ready Steady Go! mais elle disparaît en 1966 à la suite d’une forme assez rare de cancer. Son œuvre oubliée a pu à nouveau être montré au public en 1993 à l’occasion d’une exposition au Barbican.

Ici Londres!, une radio

Tendez un peu l’oreille et vous entendrez grésiller Radio Caroline. Ici Londres! évoque les difficultés des jeunes des années 50 et du début des années 60 pour écouter du rock à la radio. Le pouvoir maintenait un contrôle total sur la programmation et la seule solution consistait à tenter de capter Radio Luxembourg jusqu’à ce dimanche de Pâques 1964 où apparut Radio Caroline. Ronan O’Rahilly, son créateur, a trouvé un bateau, des ingénieurs, deux émetteurs d’une puissance de dix kilowatts, puis direction les eaux internationales et c’était parti. En quelques semaines, Radio Caroline comptait sept millions d’auditeurs. Le gouvernement ne tarda pas à réagir mais, inquiet de la stupeur que provoquerait l’interdiction pure et simple de Radio Caroline chez les auditeurs, également électeurs depuis que les travaillistes venaient d’accorder le droit de vote à partir de 18 ans, il préféra utiliser le prétexte d’un sombre règlement de comptes entre propriétaires de radio libre pour promulguer le Marines Broadcasting Offences Act le 14 août 1967 qui interdisait désormais de ravitailler, de promouvoir ou d’aider les radios pirates. Ici Londres! se délecte ensuite du bon (ou mauvais) tour joué lors des élections de 1970 qui devait conforter les travaillistes d’Harold Wilson au pouvoir:

Au moment des élections suivantes, O’Rahilly a envoyé des bus dans toutes les petites circonscriptions travaillistes pour poser des dizaines de milliers d’affiches antitravaillistes. Il a lancé une campagne téléphonique pour mobiliser le vote antitravailliste et ses partisans encombraient les lignes du siège travailliste à coups de canulars téléphoniques. Le labour était persuadé de remporter les élections mais il les a perdues. Peu de temps après, O’Rahilly a croisé par hasard Ted Short, un homme politique travailliste. Short l’a reconnu et lui a demandé: « Pourquoi avez-vous fait ça? » « Ecoute mec, a répondu O’Rahilly. Si on s’attaque à Caroline, je réplique » (Ici Londres! p.232)

Ici Londres! regorge d’histoires qui témoignent de la vigueur de ce mouvement et de la détermination qu’il lui a fallu pour finir par s’imposer. Ici Londres! reconstitue bien l’atmosphère de cette période en nous plongeant au cœur de ces pubs où l’alcool et l’acide régnaient en maître, où les défis aux bonnes mœurs étaient constants (l’homosexualité était affirmée) et où les gens étaient déterminés à « parvenir à un dérèglement complet de tous les sens ». Ici Londres! contient une somme de renseignements impressionnante, même s’il manque sans doute le contexte historique dans lequel cet underground londonien a pu s’épanouir. Enfin, et c’est un plus, Ici Londres! renferme en fin de volume, trente sept pages d’une bibliographie classée par périodes ainsi qu’un index des lieux, des groupes, des titres, des événements et des personnes. Brillant!

Pour en savoir plus sur Ici Londres! :

http://www.lefigaro.fr/livres/2012/06/29/03005-20120629ARTFIG00529-londres-sous-les-paves-l-underground.php

Critique - Ici Londres! - Barry Miles
Très bon livre auquel il manque juste une petite remise dans le contexte de l'époque.
Style
Intérêt
Idées
On aime bien
  • L'atmosphère de l'époque
  • Le foisonnement d'idées
  • Les personnages illuminés
On aime moins
  • Le contexte historique ignoré
3.7Note Finale
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