Ragemoor – Richard Corben et Jan Strnad

Découvrez notre critique de Ragemoor, une bande dessinée horrifique talentueusement dirigée par Richard Corben et Jan Strnad.

Impossible d’aborder Ragemoor en passant sous silence le nom de son dessinateur : Richard Corben. Si ce nom ne vous dit rien, sachez qu’il s’agit de l’une des plus belles signatures de la bande dessinée moderne, dont certains travaux méritent l’appellation de chef-d’œuvre. Depuis ses premiers pas chez la cultissime Warren Publishing, où il se fait remarquer en dessinant certaines des meilleures histoires de magazines appartenant à la célèbre maison d’édition, le dessinateur de Ragemoor aura fait ses armes sur quelques-uns des personnages les plus intéressants du monde de la BD. Batman, Hulk, Punisher, The Spirit, Hellboy, Conan, tous ont été dessinés avec succès par Richard Corben. A ce nom illustre vient s’ajouter celui de Jan Strnad, qu’on a tendance à un peu oublier, mais qui est l’un des auteurs avec lesquels Richard Corben a rendu ses meilleurs travaux. Ragemoor, c’est donc un duo qui fonctionne, il est donc plus facile d’imaginer à quel point cette bande dessinée est alléchante.

Et le château gronda…

Ragemoor, un château, un lieu maudit, des vestiges d’une civilisation aujourd’hui éteinte. Cet endroit lugubre est frappé par une impitoyable malédiction, depuis ces temps immémoriaux où du sang païen souilla le sol de l’immense construction. Sacrifices impies destinés à quelque divinité atroce, ces actes immondes ont fait de Ragemoor autre chose que ce que ses vieilles pierres peuvent laisser croire, et les secrets les plus inavouables se terrent dans les plus profondes des catacombes. Herbert Ragemoor est le propriétaire des lieux, son père totalement dément, Machlan Ragemoor, ne pouvant plus encaisser cette lourde responsabilité. Le fils vit donc reclu, avec son fidèle majordome Bodrick, très intéressé par la sombre histoire du lieu. Un soir, Herbert Ragemoor reçoit la visite de son oncle, visiblement poussé par l’avidité, et de sa cousine Anoria. Les deux âmes cupides n’écoutent pas les avertissements de leur hôte, et décident de rester à Ragemoor pour y passer une nuit qui ne sera que le début d’une bien épouvantable aventure.

image de la couverture de ragemoorLa chute de la maison Ragemoor.

Ragemoor est un choc de tous les instants, et ce dès son ouverture. Le trait très particulier, très personnel et reconnaissable entre mille, de Richard Corben fait tout de suite de l’effet. L’histoire se met en place avec une fluidité prodigieuse, il ne faut que sept pages pour que Ragemoor nous soit exposé avec une force exemplaire. On comprend de suite le contexte, la caractérisation des personnages, l’époque, le style littéraire qui sert de socle à l’histoire, mais on commence aussi à cerner ce qui sera le déclencheur de l’effroi. La situation est à l’image de la tradition gothique du dix-neuvième siècle, on pense tout d’abord à Poe tant l’ambiance de Ragemoor rappelle l’ambiance de quelques-unes des histoires du maître, notamment La chute de la maison Usher. Mais si les habitants du château maudit semblent, dans ce début, hantés par d’insoupçonnables mystères finalement assez terre-à-terre, une autre plume vient vite donner un relief beaucoup plus horrifique : Howard Phillips Lovecraft. Décidément, l’écrivain de Providence est l’un des plus appréciés du monde de la bande dessinée (rappelons Les cauchemars de Lovecraft et Neonomicon), et on peut ici s’en réjouir. Le mélange fonctionne bien, très bien, car à l’aspect mystérieux s’ajoute une menace monstrueuse, et même cosmique, d’une violence graphique, mais juste ce qu’il faut.

Les murs grouillent de vie !

Ragemoor, après cette ouverture très réussie, garde le même rythme de croisière tout du long. Et c’est impressionnant comme une BD peut se dévorer à une vitesse folle quand tout est bien réglé, maîtrisé de bout en bout. Le classicisme de la situation pourra peut-être en décevoir certains, encore que nous leur rétorquerons que ce n’est pas tous les jours qu’un aristocrate voit son château prendre carrément vie, alors que sa garde rapprochée, affectée aux tâches ménagère, est constituée d’êtres insectoïdes et que des luttes colossales ont lieu dans les tréfonds de Ragemoor entre des divinités venues d’un autre monde et des vieilles pierres vivantes. Alors certes, les costumes ne nous intiment pas l’ordre de nous projeter vers un imaginaire totalement inconnu, mais il serait très dommage de résumer l’originalité à l’habit (qui ne fait pas le moine). Ragemoor est au-delà de ces considérations, et s’évertue à faire du château un lieu vivant, oppressant à chaque case. C’est une réussite, d’autant plus difficile que faire de cette gigantesque bâtisse un personnage à part entière n’est pas une mince affaire. La subtilité de Jan Strnad, pour arriver à un tel résultat, est de tout faire passer par les personnages, leurs dialogues, leurs réactions, qui forment quasiment à eux seuls le caractère menaçant de Ragemoor. Tout en jouant avec une certaine dose d’humour très intelligemment utilisée comme changement de rythme pour mieux faire ressortir l’effroi de certains passages. Le danger d’un tel choix est évidemment d’être sur-écrit, et Strnad arrive à éviter ce piège en allant droit au but : une leçon d’efficacité.

Richard Corben, un saint aux dessins.

Cette réussite d’écriture qu’est Ragemoor ne saurait ne pas être accompagnée d’un dessin au niveau. Richard Corben est en grande, très grande forme. Il joue avec les noirs mieux que quiconque, accentue ce qui doit l’être sans pour autant que les effets paraissent vulgaires. Son style est toujours aussi généreux, avec ce jeu de relief particulièrement réussi dans Ragemoor et notamment sur les visages. Les expressions ne laissent aucun doute, à aucun moment le lecteur n’est induit en erreur par une mauvaise interprétation due à un dessin approximatif. Tout au long de ces 101 pages que constitue le récit on est absorbé par l’histoire, l’ambiance, pris par les effets recherchés et on se prend à lire Ragemoor d’une traite.

Une édition, signée Delirium, respectueuse du travail des auteurs.

Au final, ce Ragemoor est une réussite fulgurante, un véritable plaisir qui se doit de figurer dans une collection digne de ce nom. L’impression de lire un pulp dont le ton serait sublimé par un talent d’écriture et de dessin digne de ce nom est jouissive, et le don qu’ont Richard Corben et Jan Strnad pour nous enfermer dans leur récit est simplement admirable. Signalons, pour ajouter encore à cette réussite, que l’édition française, par Delirium, est de qualité, avec une préface par François Truchaud (un des directeurs éditoriaux français les plus importants), et en fin de volume une interview des auteurs, et une bonne poignée de croquis. Avec ça, impossible de ne pas se sentir comblé par Ragemoor et gâté par son éditeur !

Ragemoor, les bonus.

Retrouvez Ragemoor sur le site des éditions Delirium.
Une interview de Richard Corben, le dessinateur de Ragemoor, est à lire chez Brain magazine.

Ragemoor - Richard Corben et Jan Strnad
Ragemoor est une BD pleine de qualités, à tel point qu'elle fait partie des incontournables de toute collection digne de ce nom. Oui, carrément.
Scénario
Personnages
Dessin
Univers
On aime
  • L'ambiance, les changements de ton.
  • Le dessin, particulier et sublime.
  • Quelle belle édition !
On aime moins
  • Scénario un peu classique.
  • On en veut encore !
4.5Note Finale
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